L'Aigle jacobin

L'Aigle jacobin

De la supériorité de la vision sur le projet

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« Parce que c’est notre projet ! » déclara Emmanuel MACRON lors de la dernière campagne présidentielle. Cet engouement avéré pour le projet, de la part de celui qui est désormais à la tête de l’Etat, prouve bien combien ce phénomène marque notre société. De même, quel citoyen n’a jamais eu affaire, dans le cadre professionnel ou même privé, à un projet ? Il est d’ailleurs de bon ton, si l’on veut être dans l’air du temps, de travailler « en mode projet ».

           
Et pourtant, ce projet tant adulé est loin de n’avoir que des aspects positifs. En effet, dans son étymologie même, il implique une fuite en avant plus que néfaste pour la République sociale, si chère à nos yeux de jacobins. Ce n’est pas le cas de la vision, que tout politique digne de ce nom se doit d’avoir, s’il entend réellement servir les intérêts de sa Patrie. Contrairement au projet, la vision est bien moins réductrice puisqu’elle embrasse non seulement le présent, mais également le passé, pour mieux appréhender le futur. En outre, là où le projet est uniquement dirigé vers le profit, quel qu’il soit, la vision est, elle, bien plus altruiste.

 

 

Un bien funeste projet

 

 

Si l’on se réfère à l’étymologie du nom « projet », l’on se rend compte qu’il vient du latin projectum , qui signifie littéralement « jeter quelque chose en avant ». Cette idée implique une notion de croissance puisque le fait de se « jeter en avant » nécessite de s’améliorer sans cesse et de se développer. Le « mode projet » correspond donc à une croissance infinie puisque l’on ne cesse de se projeter.

 

Cette relation symbiotique, qu’entretiennent projet et croissance, explique aisément le fait que le capitalisme se soit emparé du projet. En effet, sans prôner une décroissance, qui paraît hasardeuse, chacun sera d’accord pour admettre que le capitalisme a besoin de la croissance, c’est-à-dire de l’accumulation des richesses par le contrôle des moyens de production, afin de perdurer.

 

Si l’on peut envisager une croissance dans différents domaines, le projet capitaliste ne laisse guère de doute quant au type de croissance escomptée. Il s’agit évidemment d’une croissance économique. Alors bien sûr, tous les projets ne seront pas directement présentés comme étant des moyens d’accroître le chiffre d’affaire de l’entité qui les promeut. Cependant, si l’on y regarde bien, tous les projets ont une finalité économique. Un projet d’amélioration de la qualité de vie au travail ? Cela permet d’améliorer la productivité des employés et donc le chiffre d’affaire de l’entreprise. Un projet d’espace convivialité ? Cela permet aux employés de mieux se connaître et de mieux travailler ensemble afin d’améliorer, encore, le chiffre d’affaire. Un projet de télétravail ? Cela permet aux employés de mieux travailler, mais aussi de libérer des espaces de bureau et donc, encore et toujours, d’améliorer le chiffre d’affaire de la firme qui met en œuvre tous ces projets.

 

Il est vrai qu’il n’y a rien de choquant à ce qu’une compagnie privée soit tournée vers le seul profit, c’est même sa raison d’être. En revanche, lorsque ces méthodes de travail sont reprises par l’administration publique, cela pose réellement question. Faire des économies peut servir l’intérêt général, mais l’intérêt général n’est pas de faire des économies, même si en ces temps faibles pour l’Etat, cette idée séduit nombre de responsables politiques.  Il serait donc absurde de n’envisager l’action publique qu’à travers le projet, car cette action se nourrit bien souvent du passé et exige la mise en place d’infrastructures non-rentables.

 

 

La vision de l’Etat

 

 

Comme le projet, la vision contribue à une certaine idée du futur, si ce n’est qu’elle est bien plus pertinente, car elle ne se cantonne pas qu’au seul secteur économique, comme c’est le cas du projet. En outre, là où le projet a une dimension nihiliste, puisqu’il ne sait que se projeter, la vision est plus intéressante car elle est un élan qui sait aussi regarder en arrière. Il n’y a donc pas de vision de l’avenir qui tienne sans ancrage solide dans l’Histoire. « Les Révolutionnaires sont des héritiers » disait Régis Debray.

 

L’avantage d’être libéré du seul prisme du profit, c’est que l’on peut appréhender l’avenir selon le principe de gratuité. Par gratuité, je n’entends pas supposer que la vision ne coûte rien, cette dernière peut nécessiter énormément de temps ou même d’hommes. Je veux signifier ici que la vision est gratuite parce qu’elle ne rapporte pas nécessairement. En effet, là où le projet est intéressé et se doit de rapporter à plus ou moins court terme, la vision peut s’envisager à perte, pour rester dans le vocable de l’économie.

 

Quel est l’intérêt alors d’utiliser un tel concept ? Et bien c’est justement dans cette gratuité que réside le génie de l’intérêt général. L’action de l’Etat se doit d’être parfois à perte pour permettre l’accès de tous les citoyens à l’ensemble des ressources disponibles. Il s’agit là du principe de péréquation républicaine qui fait, par exemple, que l’on paye son timbre plus cher en région parisienne pour qu’il ne soit pas hors de prix en Lozère. Qu’est-ce qu’un service public, qui n’aurait d’autre horizon que la rentabilité, pourrait apporter de plus qu’un opérateur privé qui exercerait la même activité ? La vision, contrairement au projet, est donc compatible avec le principe d’Egalité qui est la base même de la République jacobine.

 

 

 

En somme, il est possible de se projeter, pour s’épanouir individuellement au nom de la liberté d’entreprendre. Néanmoins, dès lors que l’on envisage l’action de l’Etat, c’est-à-dire de l’incarnation administrative de la Nation, on ne saurait raisonner autrement qu’en échafaudant, petit à petit, une vision de l’action publique. Cela ne signifie pas pour autant qu’il ne faille pas gérer les deniers publics avec le plus de sérieux possible, mais plutôt que cette bonne gestion se doit de servir un dessein plus grand qu’elle : l’universalisme français !

 

 

 

Charles-Louis Schulmeister, 

Le 3 vendémiaire de l’an CCXXVIII de la République française


24/09/2019
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La juste imposition, essence de la République

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« Je jure […] de ne lever aucun impôt, de n'établir aucune taxe qu'en vertu de la loi […] » déclara l’Empereur le 28 floréal an XII. Treize ans plus tard, la constitution du 2 floréal XXIII précisait, en son article 36, que « toute proposition d'impôt, d'emprunt, ou de levée d'hommes, ne peut être faite qu'à la Chambre des représentants », c’est-à-dire uniquement avec le consentement des représentants du Peuple.         
Ces affirmations impériales trouvent leur source dans l’étymologie même du substantif « républicain ». En effet, si le publicain est celui qui était chargé du prélèvement de l’impôt, le républicain n’est-il pas celui qui doit veiller, d’une part à ce que cette perception soit la plus juste possible et d’autre part à répartir au mieux le produit de ladite perception ?

Au-delà du lien consubstantiel qu’entretient la République avec l’impôt, il est bien évident que ce dernier est nécessaire à la bonne marche de l’Etat. Certes, il est toujours possible de se livrer à quelques expédients pour des besoins ponctuels. Je pense ici aux partenariats public-privé notamment, partenariats que la doxa libérale érige en pratique récurrente, incontournable et massive. Néanmoins, nous jacobins, qui souhaitons que l’Etat puisse agir partout où est la Nation, ne pouvons point nous satisfaire de telles pratiques. Ainsi, l’argent public est nécessairement le produit de l’impôt, c’est-à-dire de la volonté de tous les citoyens de contribuer à l’intérêt général de la France.

 

 

Une imposition directe nécessairement progressive

 

 

En matière d’imposition, qu’elle soit directe (impôt pour lequel il y a identité entre l’assujetti (celui qui doit d’après les textes s’acquitter de l’impôt) et le redevable (celui qui est en dette par rapport au fisc et qui supporte le coût du paiement[1])  ou indirecte, il convient de distinguer l’imposition proportionnelle et l’imposition progressive.            


L’imposition proportionnelle fonctionne avec un taux fixe, applicable à tous. Les économistes classiques diront que puisqu’il s’agit d’un taux et non d’un montant précis, l’égalité de tous les citoyens devant l’impôt est respectée. Il est vrai que 10 % de 1 000 francs, soit 100 francs, représentent moins en valeur absolue que 10 % de 20 000 francs, soit 2 000 francs. Néanmoins, les orléano-girondins qui font cette analyse oublient de préciser que ce pourcentage d’imposition s’appuie sur des revenus qui sont, eux, bien différents. Ainsi, pour la personne qui ne gagne que 1 000 francs par mois, les 100 francs prélevés seront bien plus durement ressentis que les 2 000 francs demandés à celle gagnant 20 000 francs, même si elles ont toutes les deux versé 10 % de leur salaire.        
           
Pour un authentique républicain, l’imposition directe, sur le revenu, ne saurait donc être proportionnelle et se doit d’être  progressive. Avec la progressivité, il n’y a plus de taux unique mais des seuils qui varient en fonction des ressources dont dispose chaque citoyen. À mon sens, ce mode d’imposition peut cependant conduire à deux écueils principaux :    
- l’effet de seuil qui pourrait conduire certains à ne pas vouloir s’élever davantage dans la société (le passage à une tranche d’imposition supérieure annihilant le gain financier engendré par une hausse de salaire) ;           
- l’impôt progressif est moins efficace car beaucoup de contribuables ne gagnent pas assez pour être imposables.

Le premier problème peut se régler en augmentant considérablement le nombre de tranches d’imposition pour limiter le « choc fiscal » occasionné par le passage de l’une à l’autre. Les cinq tranches actuelles de l’impôt sur le revenu sont donc clairement insuffisantes.  
La seconde limite est plus problématique car elle est plus difficile à contourner. En effet, l’efficacité relative de l’impôt progressif est aussi ce qui en fait un impôt juste. Il convient donc de bannir la proportionnalité de l’imposition directe sur les salaires pour ne la réserver qu’à la fiscalité indirecte.

 

 

Une imposition indirecte proportionnelle et sélective

 

 

Dans la mesure où la seule imposition directe retenue est progressive et donc insuffisante pour alimenter les caisses de l’Etat, d’autant plus qu’elle ne concerne que les revenus, il est indispensable de la compléter par une imposition indirecte proportionnelle sur les biens et services. Un tel choix étonnera sûrement mes lecteurs puisque j’ai dénoncé plus haut les effets des impôts proportionnels. En effet, ils sont inégaux, car plus on est indigent, plus on en ressent les effets. Néanmoins, cela n’est vrai que lorsque ces impôts frappent l’ensemble des biens et services, y compris ceux de consommation courante, comme c’est le cas avec la taxe sur la valeur ajoutée (TVA).

 

Pour que ce nouvel impôt proportionnel et indirect puisse contribuer à un système fiscal plus juste, il est impératif qu’il ne soit pas appliqué aux articles les plus couramment achetés, le fameux « panier de la ménagère ». Toutefois, j’estime qu’il faut étendre cette non-application à tous les produits qui permettent la satisfaction des besoins primaires (nourriture, santé et logement). Le but est simple : éviter que ce nouvel impôt n’afflige les plus modestes, comme c’est le cas de l’actuelle TVA.

 

Il conviendra donc de dresser l’inventaire de l’ensemble des activités auxquelles les citoyens les plus riches peuvent s’adonner et de les découper en « tranches de besoin », qui se verront elles-mêmes attribuer un taux unique d’imposition (d’où le caractère proportionnel de ce nouvel impôt). Plus la tranche de besoins s’éloignera des préoccupations primaires, plus elle sera marquée par un taux d’imposition important.

 

Ne nous méprenons pas, il ne s’agit nullement de punir les citoyens les plus riches, mais bien de favoriser les plus humbles. L’enrichissement personnel n’est pas à blâmer car plus on est riche, plus on peut participer à la félicité nationale. Les classes équestres et sénatoriales n’avaient-elles pas l’honneur d’être les mieux armées pour défendre les intérêts de Rome ? C’est donc un esprit d’évergétisme contemporain qu’une juste imposition doit contribuer à développer chez les citoyens les plus aisés. Ces derniers ont toute leur place dans la Nation car ils la font prospérer, mais ils doivent se souvenir qu’au-delà de la richesse, ils sont en tous points égaux aux autres et c’est bien là que doit résider leur sublime orgueil.

           

 

 

En somme, le système fiscal jacobin pourrait se résumer de la façon suivante : une imposition directe progressive sur les revenus, associée à une imposition indirecte proportionnelle et sélective sur les biens et services, pour garantir à l’Etat les moyens, non seulement de son maintien, mais également de son expansion.

 

« Ce n’est point l’impôt qui nous fait citoyens ; la qualité de citoyen oblige seulement à contribuer à la dépense commune de l’État, suivant ses facultés. »    
Robespierre, le 6 pluviôse, an - II de la République française.

 

 

 

Charles-Louis Schulmeister, 

Le 27 fructidor de l’an CCXXVII de la République française



[1] D’après le site https://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/finances-publiques/ressources-depenses-etat/ressources/quelle-est-difference-entre-impots-directs-impots-indirects.html.


14/09/2019
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Vers l’armée jacobine

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Lorsque l’on croit aux vertus de l’État, comme c’est évidemment le cas de tout jacobin qui se respecte, il est impossible de ne pas traiter de la question militaire car, bien souvent, de la façon dont on appréhende cette dernière, dépend la survie même de la Nation. Il suffit de se rendre dans la cour d’honneur des Invalides pour s’en rendre compte. N’est-il pas inscrit, sur chacune des vénérables bouches à feu présentes, la devise suivante : « ultima ratio regum », littéralement « le dernier argument des rois »? Cette expression de Richelieu est si éloquente qu’elle ne nécessite aucune explication. Certes, la monarchie n’est plus, mais la République, forme sublimée de la France, doit-elle pour autant tirer un trait sur cet héritage pluriséculaire ? Nous sommes républicains, mais point nihilistes pour autant et nous savons qu’en matière de rapport de force entre États, ce qui était valable sous l’Ancien Régime l’est encore aujourd’hui. C’est pour cela qu’il nous faut réfléchir au rôle que l’armée devra jouer au service de la République jacobine, mais aussi à la latitude d’action que l’on souhaite lui conférer.

 

 

 

La Défense : vertu cardinale de l’armée républicaine

 

Certains peuvent penser qu’évoquer un ministère de la Défense ou bien un ministère de la Guerre revient au même. Je suis intimement convaincu du contraire. La défense est une tâche sacrée pour tout patriote, puisqu’elle sous-tend la protection du sol national. En revanche, « la guerre » est un substantif ambivalent puisqu’elle peut être défensive ou offensive. Il est évident que la deuxième occurrence n’est pas acceptable pour un jacobin dans la mesure où, comme le disait Robespierre « Personne n’aime les missionnaires armés ; et le premier conseil que donnent la nature et la prudence, c’est de les repousser comme des ennemis. ». Rappelons que cette phrase est extraite de son discours… sur la guerre. La chose est donc entendue, une conception républicaine de l’armée est nécessairement défensive.

 

Pour autant, la France doit être capable de défendre ses intérêts au-delà de ses seules frontières nationales, pour prêter assistance à une nation sœur ou bien pour garantir l’accès à des ressources vitales pour le pays. Notre modèle militaire doit donc pouvoir assurer la protection de la Patrie, mais également être doté d’une capacité de projection raisonnable. Il ne s’agit donc pas de disposer d’une dizaine de flottes aéronavales comme les États-Unis, d’une part cela n’est pas envisageable financièrement et d’autre part nous adopterions alors, nous aussi, un paradigme guerrier totalement étranger à l’universalisme français qui nous anime. Il est impossible de dresser une liste précise des moyens indispensables à notre armée. Toutefois, je pense qu’il nous faudrait pouvoir intervenir concomitamment sur deux théâtres d’opérations, tout en garantissant la sûreté du territoire français. Je doute, hélas que cela soit possible aujourd’hui, compte-tenu des effectifs dont nous disposons et surtout de la vétusté du matériel, je pense notamment aux véhicules de l’avant-blindé (VAB) et à la fournaise qui peut régner dans leur habitacle.

 

 

L’armée comme outil de promotion sociale

 

Jadis, le service militaire permettait à toutes les couches sociales de se retrouver pour faire France. Aujourd’hui, il n’est plus. Même s’il n’est officiellement que suspendu depuis 1997, il ne sera pas possible de le rétablir sous sa forme originelle en raison de la technicité qu’impose une armée contemporaine. Nous autres, thuriféraires de l’armée de l’an II et de la levée en masse, devons bien nous y résoudre, le maniement d’un fusil d’assaut de type bullpup, comme l’est le FAMAS, nécessite un apprentissage bien plus conséquent que le fusil Charleville modèle 1777 en son temps. Le principal défi d’une armée jacobine est donc de concilier promotion sociale et capacité opérationnelle.

 

C’est pour cela qu’il faut rétablir un service militaire mais considérablement rénové. À mon sens, l’apprentissage de la vie en collectivité induite par le casernement est fondamentale. Je reste persuadé que ce dernier renforce le collectif, sans nier pour autant les individualités. Néanmoins, si l’acquisition d’une culture militaire est primordiale pour retrouver le lien armée-nation, il serait absurde d’envisager le service militaire comme un moyen de former un contingent opérationnel, en raison de la tekne, évoquée plus haut, que cela exige. C’est d’ailleurs cette réflexion qui a guidé le Général dans l’écriture de son ouvrage Vers l’armée de métier. Bien évidemment, le service militaire permettra à tous de se familiariser avec le monde de la Défense et il devra continuer à être une porte d’entrée pour ceux qui voudront faire carrière au sein de la Grande muette. Pour la majorité des jeunes, il s’agira plutôt d’allier découverte de la culture militaire et stage dans l’univers professionnel de leur choix. Ainsi, les citoyens les plus brillants pourront prendre conscience des difficultés rencontrées par leurs camarades, tandis que les autres pourront amorcer un parcours professionnel, tout en ayant conscience d’appartenir à une communauté de destins.

 

 

Retrouver une indépendance stratégique

 

Il va de soi que l’armée française a pour vocation principale de défendre la France. C’est pour cela que les multiples livres blancs, consacrés aux questions militaires, n’ont cessé d’affirmer qu’« attribut essentiel de la Nation, la souveraineté est un fondement de la sécurité nationale. En affirmant dans son article III que « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en n’émane expressément », la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen souligne que le maintien de la souveraineté nationale est une responsabilité essentielle du pouvoir politique. » (Livre blanc de Défense et de sécurité nationale de 2013).

 

À la lecture de cet extrait, on ne peut qu’être rassuré quant à notre indépendance stratégique. Malheureusement, ce même livre blanc dit aussi la chose suivante : « En réintégrant les structures du commandement intégré de l’OTAN, la France a entendu reprendre toute sa place dans le fonctionnement d’une organisation dont elle est l’un des membres fondateurs. ». En outre, nous sommes également liés par la politique de sécurité et de défense commune européenne, alors que chacun sait bien qu’il ne s’agit que d’un mirage, datant non pas de 2000 mais bien de 1954. Comme jacobin, j’affirme que prétendre être souverain, tout en étant sous le joug d’organisations militaires belliqueuses, dont le seul but est de défendre une supposée civilisation occidentale face au reste du monde, est au mieux un non-sens, au pire une trahison de l’idée républicaine. Pour retrouver une pleine et entière indépendance stratégique, nous devons donc sortir de ces machins et ne reconnaître comme seul acteur international légitime que l’organisation des nations unies.

 

 

Garantir notre autonomie opérationnelle

 

Tout observateur de l’actualité militaire a suivi l’affaire du remplacement du FAMAS par le HK 416. Certes, le premier était fabriqué en France, tandis que le second est de conception prussienne (le HK 416 est une réalisation de la firme Heckler & Koch) mais après tout, il ne s’agit que d’un fusil ! Malheureusement, ce changement d’arme est révélateur d’une profonde crise de notre complexe militaro-industriel. Ainsi, au-delà d’une présentation peu convaincante par l’armée (https://www.youtube.com/watch?v=mHvRFjk3Ei8), le fait qu’une nation avec une histoire militaire aussi riche que la nôtre ne puisse même plus concevoir son propre armement principal me semble préoccupant. Certains diront qu’il nous reste le Rafale et le Leclerc, mais le président de la République ne vient-il pas de lancer le projet « d’avion de combat du futur » en collaboration avec la Prusse ? Quant aux chars, le salon de l’armement terrestre Eurosatory de 2018 fut l’occasion pour Nexter et son homologue outre-Rhin, de présenter leur création commune : l’Euro Main Battle Tank. Il nous reste tout de même le système FELIN (Fantassin à Equipements et Liaisons Intégrés) produit par Safran sur notre sol… jusqu’en 2014 !


On le voit bien, notre complexe militaro-industriel est en lambeaux. Comment être indépendants si nous dépendons d’autres puissances et notamment de l’Allemagne, pour entretenir le matériel de notre armée… sans compter le fait que les faiblesses et les forces de nos principaux véhicules seront désormais parfaitement connues par nos voisins.

Il ne faut pas se faire d’illusion, nous ne pourrons pas rétablir la situation en un jour, la restauration d’une industrie militaire de pointe et reconnue comme telle internationalement, ne pourra se faire que sur le temps long. Évidemment, l’État devra mener une politique volontariste de soutien technologique et économique, mais cela ne suffira pas. Il faudra aussi et surtout récupérer des compétences et des savoir-faire irrémédiablement perdus et cela demandera du temps. Toutefois, cette démarche est impérative si l’on souhaite retrouver une puissance militaire digne de ce nom qui nous permettra, à nouveau, de peser sur le sort du monde.

 

 

Charles-Louis Schulmeister, 

Le 8 messidor de l’an CCXXVII de la République française 


27/06/2019
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Le bonapartisme ouvrier par Thierry Choffat

Thierry Choffat est maître de conférence à l'université de Lorraine

Politologue, il appartient à l'association française de science politique. Il est spécialiste du syndicalisme, de l'extrême gauche et de l'extrême droite, et est aussi un fin connaisseur du bonapartisme.
A ce titre, il préside le centre d'études et de recherches sur le bonapartisme (CERB). 

Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Thierry_Choffat

 

 

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« N’oubliez pas que nous devons tout au Peuple

 et que sans lui, nous ne sommes rien »

La Reine Hortense à son fils Louis-Napoléon Bonaparte

 

 

Se pencher sur la définition du bonapartisme est déjà un exercice complexe. Se demander s’il est à gauche ou à droite devient un problème insoluble. Mais s’intéresser à sa base sociologique reste de l’ordre de l’impossible.

Tout d’abord parce que le courant impérialiste a connu des changements idéologiques et électoraux récurrents. Le bonapartisme des années 1810 n’a rien à voir avec celui du Second Empire ou des débuts de la Troisième République.

Les enquêtes sur les soutiens, les électeurs, les militants sont rares et parcellaires. Trop souvent, on pense que les appuis venaient essentiellement de la noblesse d’Empire, des anciens dignitaires, fonctionnaires et grognards. Electoralement, les paysans ont longtemps constitué un solide socle électoral au bonapartisme. Au début du vingtième siècle, les comités plébiscitaires étaient surtout composés d’artisans, de commerçants, de petits employés… Par la suite, les étudiants et jeunes lycéens ou travailleurs seront surreprésentés parmi les militants de la cause napoléonienne.

 

Il reste à étudier la question des rapports entre les ouvriers et le bonapartisme.

 

 

 

Un bonapartisme originel d’orientation sociale

 

Les érudits rappelleront que le premier texte d’inspiration nettement sociale a été pris en 1813. Le décret du 3 janvier 1813 interdisait en effet de faire descendre les enfants au fond des mines. Des prémices de protection sociale sont mis en place. Surtout, le Second Empire multipliera les lois sociales.

Fidèle à ses convictions et à ses ouvrages programmatiques comme L’Extinction du Paupérisme ou Des idées napoléoniennes, Napoléon III avait réussi à séduire la classe ouvrière et à lui permettre de s’organiser. Les avancées sociales sont nombreuses, du droit de grève à la retraite des fonctionnaires, aux caisses de retraite, en passant par les sociétés de secours mutuels, la réforme de l’apprentissage, le développement de l’instruction publique, l’assistance judiciaire, le droit de réunion, les sociétés coopératives, la loi sur l’assainissement des logements insalubres, les fourneaux économiques, ou encore les chambres syndicales… De manière encore plus visible, les ouvriers vivent mieux, mangent mieux, sont mieux logés, en particulier en raison du fort développement économique dû à la politique saint-simonienne du régime.

L’ambition sociale de Napoléon III est haute. En cela il rejoint ce qu’il avait proclamé dans ces écrits de jeunesse : « La classe ouvrière n’a rien, il faut la rendre propriétaire. Elle n'a de richesses que ses bras, il faut donner à ces bras un emploi utile pour tous. Elle est comme un peuple d'ilotes au milieu d'un peuple de sybarites. Il faut lui donner une place dans la société et attacher ses intérêts à ceux du sol. Enfin, elle est sans organisation et sans liens, sans droits et sans avenir : il faut lui donner des droits et un avenir, et la relever à ses propres yeux par l'association, l'éducation, la discipline. ».

 

Constitué sous forme de courant politique dès la première campagne d’Italie, le bonapartisme s’incarne dans un chef charismatique, un homme providentiel. Mais il n’est pas que cette incarnation dans un général, vainqueur militaire doublé d’un diplomate et d’un chef d’Etat. Dès les origines, des valeurs fortes incarnent une notion idéologique originale, située au-dessus des clans traditionnels, du clivage gauche-droite, renouvelant l’offre et rajeunissant les vieilles doctrines. Le bonapartisme implique un Etat fort, avec un pouvoir exécutif, autoritaire,  légitimé par le Peuple, exerçant une véritable prépondérance sur les assemblées, tout en négligeant pas la démocratie et au contraire en la développant par la technique des plébiscites. L’Etat souverain, disposant d’institutions saines et efficaces, centralisées, jacobines, doit être ambitieux, moderne, rassemblant les Français et les amenant derrière un chef qui montre une voie, un projet. Cette pensée relève à la fois du corpus de droite comme celui de gauche. Il est en mesure d’intéresser à la fois le prolétariat cherchant une meilleure protection qu’un patronat désireux d’un cadre économique stable et fort. Historiquement d’ailleurs, par ses soutiens et ses électeurs, le bonapartisme a su rassembler au-delà des clivages idéologiques et sociologiques traditionnels.

 

Ainsi, au retour de l’Ile d’Elbe, les modestes paysans, artisans et ouvriers accueillent avec ferveur Napoléon et lui font un excellent accueil, notamment à Lyon et Grenoble.

 

Lors des élections complémentaires de juin et septembre 1848, les observateurs notent un pourcentage important d’ouvriers dans l’électorat de Louis-Napoléon Bonaparte élu dans quatre puis dans cinq départements. Aux présidentielles de décembre 1848, on retrouve cet engouement autant chez les porcelainiers de Limoges que chez les ouvriers du Morvan, de Roubaix ou de Tourcoing, les mineurs mosellans ou les métallurgistes du Creusot ou de Blanzy. Le monde rural est souvent privilégié mais les citadins ne sont pas exclus.

 

Par la suite, Louis-Napoléon Bonaparte, élu président de la République au suffrage universel direct en 1848, complète l’édifice idéologique en y associant le progrès social, le développement de la démocratie par la pratique référendaire et la multiplication des élections, législatives, ou municipales. Afin de montrer la diversité voire les contradictions du bonapartisme, Napoléon III disait lui-même « Je suis socialiste, l’Impératrice est légitimiste, Morny est orléaniste, Jérôme est républicain. Il n’y a que Persigny qui soit bonapartiste, mais il est fou. » Plus qu’un bon mot, la phrase est quasiment une synthèse du rassemblement de diverses pensées derrière un seul homme.

A la chute du Second Empire, le bonapartisme manque de repère. Certes, il a s’appuie sur un beau passé, sur un bilan économique, social, administratif, institutionnel sain. Mais pour la première fois, il a besoin d’un parti pour exposer ses idées. Après la mort du Prince Impérial en 1879, il lui manque aussi un chef. Dès lors, le courant va se scinder en deux. Il ne s’agit pas uniquement d’un conflit de personnes entre le Prince Jérôme Napoléon (Plon-Plon) et son fils Victor. Plus profondément, la rupture est idéologique.

 

 

Le Jérômisme ou « le bonapartisme rouge »

 

Plon Plon personnifie un bonapartisme « rouge » qui professe un républicanisme et une orientation sociale affirmée. A vrai dire, il ne repousse pas catégoriquement le rétablissement d’un Empire mais il estime que la première étape doit être la prise du pouvoir des institutions républicaines. Il croit les Français attachés à la République. Mais lui élu à la tête du pays se transformerait assez vite, bien évidemment avec l’assentiment populaire, en monarque, dont la légitimité serait renouvelée par plébiscites réguliers : « La France qui repousserait un maître, attend un chef ».

 

Par ailleurs, ce bonapartisme « de la Montagne », se veut jacobin, progressiste, socialisant parfois, anticlérical souvent. Non pas que le Prince soit athée. Mais il entend surtout séparer les questions religieuses des questions politiques. Il estime que les options et les pratiques religieuses restent du domaine du privé, de l’intime. En un sens, le Jérômisme est populaire, démocratique, social, anticlérical, assez proche des républicains, voire des radicaux. D’ailleurs, aux élections municipales de 1884, en l’absence de candidats bonapartistes, le Prince Jérôme Napoléon appelle à voter en faveur des radicaux. Son option est de se faire élire président de la République, si possible pour dix ans, au suffrage universel.

 

Son manifeste du 16 janvier 1883 peut être considéré comme une véritable synthèse de ce bonapartisme républicain de la fin du dix-neuvième siècle. Le texte affiché à Paris lui vaut un emprisonnement mais aussi le respect des bonapartistes de tous bords. Il n’empêche que son orientation trop républicaine lui aliène sur le long terme les impérialistes les plus conservateurs qui choisissent le propre fils de Plon-Plon, Victor, comme prétendant et chef de file.

 

Par ailleurs, très vite par progressisme ou par refus de s’allier avec les royalistes et conservateurs, certains bonapartistes historiques tels Raoul Duval ou Dugué de la Fauconnerie vont se rallier à la République tandis que les électeurs issus de classe populaire, paysans, artisans ou ouvriers, prennent vite l’habitude de voter en faveur des candidats radicaux.

 

 

Jules Amigues et la version ouvrière du bonapartisme

  

En définitive, ce manifeste de 1883 aurait pu également être celui des Victoriens, tenants d’un bonapartisme « blanc ». Eux aussi sont partisans des élections au suffrage universel et réclament la consultation directe du peuple français. Et pourtant, bien des différences sont visibles. Les partisans du Prince Victor sont plutôt les notables du parti bonapartiste, la plupart des élus, des parlementaires, des grands noms de l’Empire. Idéologiquement et par leurs origines sociales et familiales, ils se rapprochent des conservateurs et des royalistes. Politiquement, les « blancs » sont souvent assez cléricaux, se classent à droite de l’échiquier, entendent lutter contre les républicains et les radicaux au pouvoir, s’adressent plus aux paysans qu’aux ouvriers, aux employés ou aux classes modestes. Impérialistes plus que plébiscitaires, leur objectif n’est pas nécessairement de passer par une élection présidentielle pour amener le Prince Victor Napoléon au pouvoir.  Surtout, la stratégie électorale les éloigne des Jérômistes. Tandis que les rouges sont prompts à s’allier aux radicaux, les blancs ne voient de salut qu’avec les conservateurs et monarchistes. La République est leur ennemi par définition puisqu’elle a renversé Napoléon III le 4 septembre 1870.

 

Et pourtant, c’est dans cette tendance conservatrice que va se retrouver l’un des principaux tenants du bonapartisme ouvrier. Jules Amigues (1829-1883) était essentiellement un journaliste qui collabora à plusieurs journaux impérialistes comme L’Espérance nationale ou Le Petit Caporal… En 1877, il parvint à se faire élire député bonapartiste dans la 2e circonscription du Nord mais fut invalidé en mai 1878. Amigues était spécifiquement intéressé par la question ouvrière et était convaincu que les ouvriers ne pouvaient pas se séparer du courant napoléonien tant le Second Empire lui avait été favorable par ses réformes audacieuses. Il était persuadé que les ouvriers avaient vocation à se rallier aux candidats de l’Appel au Peuple. Resté à Paris durant la Commune, il appartint au Comité de l’Union Nationale du Commerce et de l’Industrie. Surtout, il essaya en vain de sauver la vie de Louis Rossel, un des principaux chefs militaires de la Commune, et aurait collaboré à Qui Vive. Il écrivit plusieurs brochures sur ces points dont « Les aveux d’un conspirateur bonapartiste, histoires d’hier pour servir à l’histoire de demain », « Lettres au Peuple », « Comment l’Empire reviendra : épître au peuple » et surtout « L’Empire et les ouvriers : épître au peuple ».


Dans L’Empire et les ouvriers, Amigues rappelle le bilan social de Napoléon III et démontre que la République a cassé la dynamique des réformes. Il s’adresse « avec confiance à ces honnêtes travailleurs dont le mensonge républicain n’a pu encore, malgré de détestables efforts, pervertir la native loyauté ». (…)

 

« Quiconque est de bonne foi, quiconque se rappelle ce qu'était, il y a trente ans, la condition des ouvriers des champs et de la ville et ce qu'elle était devenue à la fin de l'Empire, ne peut nier que l'Empire n'ait opéré une véritable révolution économique et sociale, au profit des travailleurs. Cette révolution - qui n'est point achevée, mais que le prochain Empire achèvera - se présente sous trois aspects divers ou, pour parler plus exactement, a procédé par trois ordres de mesures différentes :

1° Les mesures d'ordre politique ou économique général, qui, sans viser expressément les classes ouvrières, ont exercé une influence sur leur situation; — tels sont, en première ligne, les traités de commerce, qui ont introduit en France le régime du libre-échange ;

2° Les mesures d'ordre civil ou social concernant les classes ouvrières dans leur généralité; — tels sont, par exemple : la loi sur les coalitions, la suppression du livret des ouvriers, l'abolition de l'article 1781;

3° Les mesures d'ordre économique spécial ou de sollicitude publique, prises en vue de satisfaire à des besoins déterminés ou d'alléger des souffrances individuelles; — telles sont : les subventions accordées à diverses entreprises intéressant les classes laborieuses; les institutions hospitalières ou de bienfaisance, etc. » [1]

Amigues finit sa brochure par un vibrant « Sous la République, personne ne songe à toi, si ce n'est au moment des élections, quand il s'agit de te mettre dedans pour obtenir ton vote ; on te promet tout, et tu n'as rien; le travail manque; l'angoisse est assise à ton foyer ; ta femme est triste; tes enfants ont faim ; et la République te donne à choisir : si tu patientes, la mort par la misère; si tu te révoltes, la mort par le fusil. C'est-à-dire qu'en somme, bon peuple, vaincu à l'extérieur, avec l'Empire, dans la funeste journée de Sedan, tu as consommé toi-même ta défaite à l'intérieur, dans cette folle journée du 4 septembre, où tu t'es fait l'allié de tes pires ennemis, les faiseurs révolutionnaires et les avocats soi-disant républicains, contre l'Empire démocratique, qui était ton œuvre et ta force, et par qui tu régnais ! Ah ! malheureux peuple ouvrier, marchepied de toutes les ambitions, instrument de toutes les intrigues, dupe de tous les mensonges, éternel et aveugle croyant à toutes les mystifications du gobelet révolutionnaire, tu t'es laissé follement enivrer de haine contre César, qui t'aimait d'amitié tendre ; tu t'es fait fouailler par la main sèche et dure d'un Sylla en lunettes d'or; tu t'es laissé prendre aux œillades équivoques de quelque faux Brutus qui chante, du haut des balcons, la sérénade à la fraternité, pendant que celle-ci grouille et se morfond et se crotte dans la rue ; tu écoutes aujourd'hui la voix des hideuses sirènes révolutionnaires qui de loin, par-dessus les frontières, te chantent des chants de haine et de mort, de vengeance et d'incendie !... » [2]

 
Jules Amigues s’activera pour ramener les ouvriers autour de l’idée napoléonienne. Il multipliera les actions et les discours. En vain souvent. Il existe néanmoins des indices montrant l’intérêt de la classe ouvrière pour le renouveau bonapartiste. Ainsi, Albert Richard, militant de l’Association Internationale du Travail (L’Internationale) de Lyon se rapproche de l’Appel au Peuple estimant que l’émancipation du prolétariat ne passe pas obligatoirement par la République. Il est reçu par Napoléon III en 1872 et constate qu’ils partagent des opinions communes. Mais le dirigeant proudhonien ne semble pas avoir été suivi par ses proches. Il n’empêche qu’Amigues a montré une voie possible. Les ouvriers pouvaient encore se souvenir des avancées sociales du Second Empire.

Mieux, il propose de nouvelles réformes audacieuses, comme l’instruction primaire obligatoire, ce que déjà Napoléon III et Victor Duruy avaient envisagé mais ne pouvant pas l’imposer face aux réticences et se « contentant » d’établir la gratuité scolaire et l’obligation d’établir une école dans chaque commune et une école de filles dans chaque village de plus de 500 habitants. Jules Amigues préconise également un ordre corporatif où le peuple choisissait ses mandants dans le cadre de l’organisation professionnelle, la liberté des associations, le droit à l’assistance, la gratuité de la justice pour les plus pauvres, l’abolition des taxes sur les biens de consommation courante, remplacées par un impôt sur le revenu… Pour diffuser ses idées auprès des classes populaires, il lance le 14 juillet 1872 L’Espérance tirant à 7.000 exemplaires.

 

 

Le petit peuple bonapartiste

 

En 1988, Bernard Ménager avait travaillé sur le courant populaire du bonapartisme. Son ouvrage « Les Napoléon du peuple » (Aubier, 445 pages), suivait le fil napoléonien des origines aux débuts du vingtième siècle. Il y démontre que la mouvance avait des atouts auprès des petits paysans, artisans, employés ou ouvriers. Malheureusement, le parti et ses dirigeants préférèrent l’alliance avec les conservateurs ce qui éloigna l’électorat populaire.

 

Que ce soit à l’enterrement de Napoléon III en 1873 ou à la cérémonie de la majorité du Prince Impérial l’année suivante, de fortes délégations d’ouvriers sont attestées, preuve que l’idée napoléonienne restait encore très présente parmi ces catégories sociales.

 

Déjà après 1815, les condamnations pour activités, chansons et cris séditieux frappent essentiellement un « petit peuple bonapartiste » composé d’ouvriers, d’anciens soldats, de domestiques ou d’artisans. Il ne faut pas négliger cette composante populaire au sein de la mouvance impérialiste, autant parmi les électeurs que des militants des comités les plus activistes.

 

Ce bonapartisme populaire, volontiers anticlérical peut s’appuyer sur la légende napoléonienne, sur les chansons de Béranger ou les images d’Epinal. Mais il s’explique aussi par la politique éminemment sociale du Second Empire et par la proximité humaine entre les Français et les Napoléon. La propagande bonapartiste se réfère régulièrement à cette particularité de la quatrième dynastie. Tout au long de son histoire, le bonapartisme a utilisé des vecteurs simples de propagande, insistant sur quelques points forts, l’héritage napoléonien, les symboles, l’appel au peuple, les avancées sociales ou encore l’autorité. Sous le Second Empire par exemple, le journal Le Peuple de Duvernois tirait à 25.000 exemplaires. Le quotidien visait un lectorat populaire favorable au gouvernement. Après 1873, on distribuait surtout des photographies ou des gravures du Prince Impérial. Nul besoin de développer un programme précis, les Français comprenaient fort bien que l’atout du mouvement était son prétendant et son lien avec l’histoire qui, débutée en 1796 en Italie, s’était poursuivie au gré des régimes, des victoires militaires et des réalisations civiles et sociales.

 

Hormis Jules Amigues, on peut d’ailleurs regretter l’absence de toute nouvelle proposition programmatique. La mouvance se contente le plus souvent de reprendre les bilans des Empires ou d’exploiter l’imagerie. Le procédé est simple mais avec le développement du socialisme et les lois sociales qui commencent à voir le jour autour des années 1900, cela ne suffit plus. Il y a bien quelques projets innovants comme les idées de participation chères à Napoléon III et au député bonapartiste Laroche-Joubert, mais l’Appel au Peuple ne les détaille guère. L’alliance franche entre le capital et le travail est rarement citée dans les professions de foi des candidats impérialistes.

 

Il n’empêche qu’on note un véritable renouvellement des militants et des cadres du parti à partir du vingtième siècle. Peu à peu, les notables, anciens fonctionnaires, dignitaires du Second Empire ou les membres de la noblesse impériale laissent la place à des hommes d’origine plus modeste, venus au bonapartisme plus par conviction personnelle que par fidélité ou atavisme.

 

Etudiant les soixante sous-comités bonapartistes provinciaux chargés de la propagande et des questions électorales en 1905, Bernard Ménager indique que « leur recrutement se démocratise. Ainsi dans le Puy-de-Dôme le président est un restaurateur et les deux vice-présidents cordonnier et comptable. » poursuivant « la clientèle se recrute plutôt dans les milieux de la petite bourgeoisie des commerçants et des employés. ». [3] Dans le département du Nord par exemple se reconstitue un comité impérialiste de Lille en 1901. Sous l’impulsion de l’avocat Reuflet, il « recrute surtout chez les employés et les étudiants des Facultés catholiques, puis il finit par toucher des ouvriers victimes de la crise économique, notamment ans la partie flamande de l’arrondissement de Lille, le log de la vallée de la Lys et de la frontière belge, là où les ouvriers sont moins réceptifs au message socialiste. Il essaime par ailleurs à Douai et à Boulogne. Par contre les anciens foyers du bonapartisme populaire du Valenciennois et du Cambrésis, où la gauche règne désormais sans partage, demeurent à l’écart de ce renouveau bonapartiste. » [4]

 

En 1913, la police estime que « la propagande commence à mordre seulement dans certains départements sur l’élément ouvrier. » [5]

 

En dépit des atouts qu’il avait dans la classe ouvrière, et plus globalement auprès des milieux populaires, le bonapartisme n’a pas su les exploiter. En s’alliant avec les conservateurs et royalistes, il perdit son originalité et sa force.

 

 

Thierry Choffat

Président du Centre d’Etudes

et de Recherches sur le Bonapartisme




[1] Jules Amigues, L’Empire et les ouvriers, 1874, page 4.

[2] Ibid page 30

[3] Bernard Ménager, Les Napoléon du peuple, 1988, Aubier, 445 p., page 351.

[4] Ibid page 352.

[5] Archives nationales F 7 12 – 868, rapport de police du 4 mai 1913.




02/06/2019
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Analyse des élections "européennes" du 7 prairial CCXXVII (26 mai 2019)

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Si les élections européennes sont traditionnellement vues comme des élections à faible enjeu, notamment en raison des modestes pouvoirs du « parlement européen » face à la commission, le scrutin qui a eu lieu il y a quelques jours est très intéressant. Il permet tout d’abord de dresser une photographie politique de la Nation et de faire un état des lieux des forces en présence. Puisque ce scrutin appelait l’ensemble des citoyens des pays membres de l’UE aux urnes, il est possible de comparer notre paysage politique à celui de nos voisins. Enfin, une étude des nouveaux rapports de force au sein du parlement traduira l’évolution de l’influence française.

 

 

 

Les conséquences sur les forces politiques françaises

 

 

Une victoire du Rassemblement « national » en trompe l’œil

 

 

Le parti de Marine Le Pen l’a emporté, c’est incontestable puisqu’il totalise plus de 200 000 voix d’avance  sur la liste menée par Nathalie Loiseau. Ce n’est toutefois pas un fait inédit dans l’histoire. En effet, le parti d’extrême droite avait déjà remporté le scrutin d’il y a cinq ans.

 

 

Néanmoins, à bien y regarder de plus près, cette victoire est loin d’être aussi éclatante qu’il n’y paraît et ce pour au moins deux raisons :

 

- Tout d’abord, rien n’oblige le président de la République à infléchir sa politique. Il n’a plus aucune légitimité face au Peuple car il a clairement fait de ce vote un enjeu national, mais il dispose malheureusement de la légalité pour lui.

 

- En outre, il ne faut pas oublier qu’il s’agit ici d’une élection à un seul tour, c’est-à-dire où l’on peut être le plus fort sans réaliser d’alliance. La réalité de nos élections nationales est toute autre puisqu’elles se déroulent en deux tours. Dans cette configuration, le RN ne pourrait pas l’emporter car il ne dispose d’aucune réserve de voix, contrairement à LAREM qui trouvera toujours quelques bonnes âmes, de gauche ou de droite, « pour faire barrage à l’extrême-droite », selon l’expression consacrée, et lui apporter l’appoint nécessaire pour sortir vainqueur d’un tel duel. En somme, malgré une deuxième place, la stratégie de l’ordre contre le chaos s’est avérée payante.

 

 

Toutefois, à y regarder de plus près, on peut constater que le pari présidentiel est extrêmement risqué car, au-delà du danger qu’il fait courir à la France, « le chaos » grignote, petit à petit son retard. Deux facteurs le prouvent :

 

- D’une part, le vote en faveur du R.N. progresse, par rapport aux dernières « européennes », de près de 570 000 voix (il faut comparer les scrutins de nature similaire), ce qui prouve la montée de l’exaspération populaire.

 

- D’autre part, l’électorat de LAREM s’est lui aussi radicalisé. Désormais, il n’est plus le parti des classes moyennes aisées et des métropolitains, heureux bénéficiaires de la mondialisation, il est devenu un véritable néo parti de l’ordre face aux gilets jaunes. Macron n’est plus Pompidou, il s’est transformé en Adolphe Thiers ! Le vote LAREM est donc bien un pur vote de classe. Pour le moment, la bourgeoisie orléano-girondine résiste encore… mais pour combien de temps ?

 

 

 

La poussée verte

 

 

Beaucoup ont été surpris par le score de la liste emmenée par Yannick Jadot. Pourtant plusieurs facteurs peuvent l’expliquer :

 

- Les Verts sont d’habituels « bons clients » des élections « européennes » puisqu’ils avaient déjà récolté près de 9 % des suffrages en 2014 et même plus de 16 % en 2009.

 

- L’électorat écologiste a une conscience sociétale aigüe : il a pris en compte l’importance de la question environnementale. Malheureusement, pour lui, cet enjeu se suffit à lui-même. Contrairement à l’ancienne gauche qui structurait sa pensée autour de la question sociale, il n’est plus question ici que de verdir le capitalisme, c’est-à-dire d’accepter l’ordre établi.

 

 

Si l’on prend en considération le dernier aspect, il faut se rendre à l’évidence : sociologiquement, l’électorat écologiste n’est pas si éloigné de l’électorat originel de LAREM. De plus, les Verts portent haut un régionaliste mortifère. En somme, là où LAREM serait l’expression de la résistance orléano-girondine, les Verts en incarneraient le mouvement.

 

 

 

L’effondrement de la droite

 

 

Même s’il était difficile de prédire une chute si spectaculaire pour l’ancienne UMP, ce résultat est somme toute logique. Le mouvement de Laurent Wauquiez était en réalité écartelé entre ses deux tendances les plus extrêmes : d’un côté le néo-juppéisme macronien et de l’autre, le souverainisme RN incarné par Thierry Mariani.

 

 

De plus, il y avait une incohérence de taille entre le discours plutôt souverainiste de François-Xavier Bellamy et la présence d’européistes notoires, qui sévissaient déjà lors de l’adoption du traité de Lisbonne, sur sa liste.

 

 

 

L’essoufflement de la gauche 

 

 

Il est vrai que la 5ème place de Manon Aubry a dû décevoir de nombreux sympathisants de la France insoumise. Néanmoins, l’incapacité à passer des accords avec des listes idéologiquement proches reste rédhibitoire en politique. Cette observation vaut pour LFI, mais également pour le parti communiste, qui est même désormais talonné par le parti animaliste.

 

 

Cependant, le mauvais score de Mélenchon et des siens s’explique avant tout par un refus, lors de la fondation de LFI, de choisir entre une ligne antinationale et par certains côtés identitaire, incarnée par Danielle Obono notamment et ce que certains ont appelé le « populisme de gauche ». Depuis le départ de Djordje Kuzmanovic et de François Cocq, le parti a choisi et a tourné le dos à l’exigence républicaine, pire il l’a ostracisée. À titre personnel, je ne peux souhaiter qu’une évolution en sens inverse mais hélas, rien n’est moins certain.

 

 

Malgré un résultat moins mauvais que prévu, le parti socialiste continue son agonie car il souffre toujours du même mal : il reste prisonnier d’un schéma social-démocrate qui ne le mènera nulle part. En outre, il a été largement dépassé par LAREM dans son désir de former un agrégat orléano-girondin.

 

 

 

Debout la France et les partisans du Frexit

 

 

La déroute de Nicolas Dupont-Aignan s’explique par un flou programmatique entretenu et par le fait que les électeurs préféreront toujours l’original (le RN) à la copie (DLF).

 

 

Florian Philippot a perdu le match du Frexit qui l’opposait à l’UPR de François Asselineau. J’estime que cela s’explique par deux raisons principales :

 

- la tentative de monopoliser le mouvement des gilets jaunes, en déposant cette marque, a été mal perçue par des gilets jaunes particulièrement hostiles à toute forme de récupération ;

 

- Asselineau a l’avantage de la clarté car le Frexit a toujours été sa principale revendication politique. De plus, il dispose de militants extrêmement dynamiques.

 

 

 

L’abstention

 

 

Si personne n’en n’a parlé, car elle a été moins forte que prévue, il faut bien reconnaître que près de 50 % des électeurs ne se sont pas rendus aux urnes. Le refus du duel annoncé LAREM/RN en est sans doute la raison majeure. Cela dit, les causes de l’abstention sont par essence multiples et il ne faut pas nécessairement y voir l’expression d’une conscience politique affirmée. Néanmoins, c’est tout de même à ces citoyens, à ceux qui n’attendent plus rien de la politique, que nous, les jacobins, devons parler prioritairement.

 

 

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Les résultats ailleurs en Europe

 

 

 

Prusse

 

 

Malgré un net recul, qu’il convient de saluer, la coalition soutenant la chancelière allemande (CDU-CSU) est arrivée en tête outre-Rhin. Ne nous voilons pas la face, c’est une mauvaise nouvelle pour la France. En effet, Angela Merkel peut ainsi proposer un candidat tout désigné pour présider la commission européenne : son kamerad Manfred Weber.

 

 

Tout comme en France, les écologistes ont bénéficié du soutien de la bourgeoisie sociétale, ce qui leur a permis de dépasser le SPD. Ce dernier réalise le score le plus bas de son histoire. Il est important de le noter.

 

 

 

Royaume-Uni

 

 

L’analyse du scrutin dans ce pays est aisée : c’est un triomphe du parti du Brexit. Ce cas de figure est intéressant car il interdit aux européistes d’appliquer leur parade favorite : celle du double vote. Ainsi, jusqu’ici, quand un pays ne votait pas en faveur de Bruxelles, il lui était demandé de voter à nouveau, comme cela s’est notamment fait en Irlande. Cette manœuvre, d’une incroyable malhonnêteté intellectuelle, est impossible ici car les Britanniques ont réaffirmé leur attachement au Brexit.

 

 

Les conservateurs paient logiquement l’échec de Theresa May à conduire le Brexit, en finissant à une humiliante quatrième place, derrière les Libéraux-démocrates.

 

 

Les travaillistes ne tirent pas réellement avantage du recul des conservateurs car ils ont été eux-mêmes ambigus vis-à-vis du Brexit.

 

 

 

Italie

 

 

Comme les Britanniques, les Italiens ont placé largement en tête un parti hostile au fédéralisme européen puisque la Ligue de Matteo Salvini a obtenu près de 32 % des suffrages. Si l’on ajoute à ce résultat celui de ses partenaires du Mouvement Cinq étoiles, la coalition gouvernementale a recueillie près de 50 % des suffrages exprimés.

 

 

Avec un tel score, même avec un parti démocrate à près de 25 %, le chef de file du gouvernement italien a clairement les mains libres. Reste à voir quelle sera son influence sur la scène européenne.

 

 

 

Espagne

 

 

Le cas de l’Espagne est particulièrement atypique car il est le seul pays, parmi ceux évoqués dans cet article, où les socialistes arrivent non seulement en tête, mais devancent nettement la droite, représentée par le parti populaire, avec plus de 28 % des voix contre moins de 18 %.

 

 

 

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Le nouveau visage du « parlement européen »

 

 

 

 

Cette assemblée compte 751 sièges, ce qui signifie que pour avoir la majorité absolue, il faut disposer d’au moins 376 élus.

 

Lors de la prochaine législature, le groupe social-démocrate comptera 149 membres et le parti de la droite européiste 177, ce qui oblige ces deux groupes à faire des alliances, même s’ils restent les groupes les plus puissants.

 

À présent, intéressons-nous à deux groupes de moindre importance, mais qui permettront aux deux groupes évoqués précédemment de construire une majorité :

-          ADLE (libéraux) : Ce groupe, où siégeront les euro-députés de LAREM, est le troisième groupe du « parlement » avec 107 élus ;

-          Les Verts : Ce groupe, disposant du quatrième contingent de l’assemblée, peut compter sur 69 membres.

 

Même en additionnant les scores de l’ADLE et des Verts à l’un des deux principaux groupes, aucune majorité absolue ne peut se dégager :

-          Sociaux-démocrates (149) + ADLE (107) + Verts (69) = 325 sièges ;

-          Droite européiste (177) +  ADLE (107) + Verts (69) = 353 sièges.

 

Pour trouver une majorité stable, il reste donc, à ce stade, trois alternatives possibles :

 

-          Une coalition de « gauche » : Sociaux-démocrates (149) + Verts (69) + Gauche européenne (39) = 257 sièges.

Cette solution est donc impossible.

 

-          Une coalition de droite : Droite européiste (177) + ADLE (107) + Conservateurs et réformistes européens (62) = 346 sièges.

Cette solution est donc également inenvisageable, d’autant plus que les Conservateurs et réformistes européens sont certes libéraux, mais aussi et surtout euro-sceptiques.

 

-          La seule possibilité reste donc une alliance des deux groupes majoritaires, avec au moins le soutien de l’ADLE ou des Verts :

  • Sociaux-démocrates (149) + Droite européiste (177) +  ADLE (107) = 433 sièges ;
  • Sociaux-démocrates (149) + Droite européiste (177) +  Verts (69) = 395 sièges.

Si une telle majorité nous semble absurde, à nous Français, je suis persuadé que les Européistes sauront s’en satisfaire. En effet, les quatre groupes les plus importants du nouveau « parlement » sont malheureusement tous fédéralistes.

 

Enfin, on ne peut pas terminer cette analyse sans évoquer la faiblesse de l’influence française au sein de cette future assemblée. Sur l’ensemble des députés envoyés par l’Hexagone, seuls 15 siégeront dans l’un des deux plus grands groupes, la majorité rejoignant soit l’ADLE soit un groupe d’extrême-droite, condamné à être minoritaire.

 

 

Charles-Louis Schulmeister,
Le 11 prairial de l’an CCXXVII de la République française


30/05/2019
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